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Glandées d'autrefois et d'aujourd'hui

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Belle fructification d'un chêne pédonculé

Crédit photo Michel Bartoli

D’un siècle à l’autre, le regard que pose le gestionnaire forestier sur la fructification des arbres - des chênes dans cet article – s’est transformé. En 2020, il est « un sujet central, ne serait-ce que pour le renouvellement des forêts ». Au XVIIe siècle, le grand maître des Eaux et Forêts du Languedoc, Béarn et provinces basques pouvait écrire que « le principal revenu des bois consiste au glandage et en la nourriture des porcs ; en telle sorte que lorsque le gland vient à manquer, le pays souffre de grandes incommodités ». Le jambon « de Bayonne » devait alors tout aux glands des chênes du Sud-Ouest.

Si aujourd’hui, on cherche à comprendre pourquoi « la fructification varie très fortement entre les années et dépend de la réussite des différentes phases (induction florale, formation du bourgeon floral, développement des fleurs, émissions de pollen, fécondation, développement et maturation des fruits, etc.) », autrefois, l’importance économique des glandées était telle que l’usage en était très codifié et chaque année, les glandées étaient objet des délibérations des communautés béarnaises ou bigourdanes. Pour apprécier ce que l’on peut espérer retirer de ces archives, remontons le temps dans deux petites villes : Navarrenx, en Béarn, et Vic, en Bigorre.

 

La carte ci-dessous montre leur situation. Les conditions climatiques de ces deux sites sont comparables : un climat océanique aquitain, doux et humide ; 7°C en janvier, 21 en août. Les chênes - presque toujours des chênes pédonculés - y font 2 à 3 pousses par an avec une forte productivité.

Nous ne connaissons pas, bien sûr, les conditions climatiques des siècles passés qui pourraient expliquer la réussite ou l’échec de telle ou telle phase de la fructification. Elles ne doivent guère avoir changé, par exemple, les averses violentes (avec grêles) peuvent détruire les f loraisons, même avancées. Certains printemps, un vent du sud fait démarrer très tôt la végétation mais une gelée tardive (avril) peut détruire les f leurs. Nous ne parlerons que de la résultante de tous ces phénomènes climatiques, la glandée. Chaque année, les conditions d’accès à cette ressource recherchée faisait l’objet des délibérations des villes et villages.

 

Deux forêts et deux techniques différentes pour le panage

Au milieu du XVIIIe siècle, les deux forêts ne se ressemblent pas du tout, pas plus que les pratiques du panage :

La forêt de Navarrenx est une futaie de chênes pédonculés, plantée en ligne ! Une forêt où, chaque année, les habitants y remplacent les plus vieux chênes, elle est jardinée, chaque arbre a un âge différent de son voisin. C’est une forêt multifonctionnelle intensivement gérée 4. Elle produit du bois d’œuvre avec des troncs assez courts car coupés vers 2 ou 3 m de haut pour fabriquer du « haut-taillis » loin de la dent du bétail ; du bois de chauffage avec les rejets dudit taillis ; de la récolte de litière et du pâturage possible puisque le renouvellement, protégé par des manchons du très épineux ajonc d’Europe, se fait artificiellement ; et des glands.

À Navarrenx, les glands sont ramassés et portés aux cochons. Le 29 octobre 1731, les jurats arrêtent « que samedi prochain, on fera ramasser le gland du bois et que chaque voisin y pourra mener deux personnes pour ramasser et un homme pour secouer ». Il était bien sûr interdit de commencer trop tôt comme ce jeune homme qui, en 1738, « étant monté sur un arbre se mit à secouer pour faire tomber les glands. Il en a ramassé environ 3 mesures. Il a été condamné à 2 livres 5 sols, la moitié au dénonciateur, l’autre moitié aux pauvres ».

Vic une forêt différente

À Vic, la forêt est plus classique. Elle est formée de trois bois : le Marmajou (92 ha), le Baradat (15 ha) et le Grand Bois (200 ha). Le bois du Baradat longtemps considéré comme l’une des plus belles forêts de France par les Eaux et Forêts et le Marmajou sont dans la large vallée de l’Adour, le Grand Bois, sur un coteau, est en partie en futaie, le reste en taillis-sous- futaie.

Dans la vallée, du chêne pédonculé, sur les coteaux, plutôt du rouvre puis, en haut, du chêne tauzin. Là, les porcs sont mis en forêt. En 1753, « messieurs les consuls sont priés de faire battre la caisse dès ce jour pour mettre les cochons dès demain et sera payé aux gardiens demi-mesure de millet pour les gros et moitié moins pour les petits ». Il ne faut pas tricher car « chaque personne qui sera attrapée à ramasser des glands, il sera payé dix sols par chaque habitant de la ville contrevenant et quinze sols par chacun des étran- gers ». Il faut payer et « chaque propriétaire donnera pour chaque cochon trente sols et dix sols pour l’entier salaire des gardiens ».

Dans les années 1760, le prix à payer par cochons passe à 40 sols, le salaire des gardiens ne bouge pas. Les années où la glandée est meilleure, on peut mettre des porcs de divers âges sinon « on n’y recevra que des cochons qu’on destine pour être tués la présente année ». Et quand il y a fort peu de glands, Vic les met aux enchères « au plus disant et dernier enchérisseur » et il n’y aura que le seul troupeau du fermier dans chaque bois.

L’importance des glandées

Le système de récolte de Navarrenx ne permet pas de quantifier la glandée. Pourtant, à coup sûr, en 1733, une fructification régionale de masse – un masting dit-on aujourd’hui... en français – s’annonce car, fin septembre, « le corps de ville a été informé que la plus grande partie des habitants ont fait des achats de grand nombre de cochons ». Tous se précipitent et le 14 octobre, les jurats « ont été au bois et ont trouvé un si grand nombre de cochons que tout le glandage est emporté tous les jours » Cela doit cesser et « on commencera samedi 17 à faire ramasser le gland et les échelles et personnes employées se trouveront devant les gardes à sept heures du matin ».

Cette même année, le 27 septembre, les gardes forestiers de Vic font leur rapport. Au Grand Bois ils estiment « y avoir du gland pour quarante cochons. Au bois du Marmajou il y avait du glandage pour cent vingt têtes de cochons. Pour le Baradat, les gardiens du dit bois ont dit qu’il y en avait pour quarante têtes. Étant en tout le nombre de deux cents têtes de cochons ». Ce qui n’a pas l’apparence d’une excellente glandée comme celle qui a lieu à Navarrenx, à 80 km de là. Le synchronisme régional n’est pas toujours au rendez-vous.

Peut-on mieux juger de l’importance des glandées en suivant le nombre des cochons admis chaque année au panage ? Pour le Grand Bois (200 ha), la série ci- dessous nous sert d’exemple. Le nombre de cochons admis au panage indique quelques éléments assez sûrs : l’irrégularité des glandées et le nombre élevé des années où il y a très peu de glands. Pour pallier ces étiages, le grand maître cité au début conseillait de planter en partie des châtaigniers dont les fructifications sont bien plus régulières.

 

Quand les chênes ne fructifient plus

De 1754 à 1764, la futaie du Baradat n’apparaît plus dans les forêts ouvertes au panage. L’explication en est simple : en 1752-1753, un très important prélèvement pour la Marine plus celui prévu pour la réparation du moulin de Vic y ont réalisé une coupe définitive de régénération8. Les trop jeunes chênes du Baradat ne fructifiaient pas. Leur première glandée a lieu quand ils auront une quinzaine d’années, ce qui est déjà fort précoce. Ainsi, en 1765, de façon très précautionneuse, il « a été donné pouvoir à Mrs les consuls de mettre à leur prudence les cochons qu’ils jugeront à propos dans ledit bois ». Inutile de faire des hypothèses climatiques pour expliquer l’absence de glands, il « suffit » parfois d’en connaître précisément l’histoire sylvicole.

En 1744, une anomalie inexpliquée

En 1744, seulement deux des trois bois ont fourni des glands. La bizarrerie vient du fait que le Marmajou et le Baradat sont situés dans des conditions topogra- phiques identiques, à 6 km l’un de l’autre, au milieu de la large vallée de l’Adour.

Pourquoi les chênes du Baradat – ils ont alors 90 ans - n’ont-ils pas fructifié comme leurs voisins ? Un orage ponctuel de grêle ou une destruction des inflorescences par la processionnaire du chêne uniquement là peuvent expliquer cette distorsion. Mais faute d’observateur de la santé des forêts, rien n’a été noté.

Des glands réservés pour les plantations

Les porcs savent très bien trouver tous les glands et après leur passage, comment régénérait-on la parcelle arrivée à terme ? On a vu qu’à Navarrenx, une sylviculture d’arbre conduisait à un remplacement continu par plantation. A Vic, dans un système proche de la futaie régulière, une grande partie du renouvellement était aussi assuré par plantation, réalisée par à-coups. Ainsi, en 1753, la ville va faire réserver des « glands autres que de tauzin [...] pour semer la pépinière ». Il faudra « fournir à la communauté vingt sacs de glands, bons et de la bonne espèce, ramassés au bois du Baradat ».

Vic se révèle un peu négligent car ce n’est que le 16 décembre 1753 qu’il est demandé « de semer les glands pour la pépinière ». Comme c’était l’habitude, on plantait des hautes tiges, ceux de notre récolte avaient 7 ans lors de la plantation. Ils ne suffiront pas et en janvier 1761, il faut « arracher des chênes au bois du Baradat pour les replanter au Grand Bois ». Il ne faut pas donc s’étonner de trouver des chênes pédonculés sur le coteau du Grand Bois, les forestiers d’aujourd’hui y constatent quelques désordres (éco)logiques.

Pour conclure

Finalement, retrouver des éléments sur quelques glandées du XVIIIe siècle ne nous a pas apporté grand-chose pour aider à comprendre celles d’aujourd’hui. On a pu juger du poids socio-économique des glands, qui ne subsiste, en Europe, guère qu’en Estrémadure où ils sont toujours d’une immense importance.

Très utile est le constat que des transferts d’espèces sont bien plus fréquents et plus anciens que l’on ne croit. Utile aussi, au-delà du simple constat quantitatif, de chercher si une archive forestière voisine ne peut pas expliquer une ou des années blanches de fructifications. Enfin, n’oublions pas que 90 porcs étaient annuellement admis au panage dans les bois de Vic vers... 1895.

 

Auteur

  • Michel Bartoli

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