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Fragments d'histoire de la forêt royale d'Erretzü dans la province Basque de la Soule

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<p>L’ancienne forêt royale d’Erretzü est aujourd’hui une immense fougeraie (Fond : Géoportail).</p>

Qui se souvient que le roi de France, en successeur du prince de Navarre, avait été propriétaire de forêts dans la province basque de la Soule ? En effet, la vicomté de Soule portait « quatre forêts, savoir Lambarre, Tibarenne, Erretzü et Mendy [1] dont les trois premières appartiennent au roi en entier et la 4e seulement par indivis avec les habitants de Mendy [2] ».

À partir de 1734, elles avaient été gérées par la « gruerie » de Licharre, petite subdivision d’une maîtrise des Eaux et Forêts, aux actions à la fois de tribunal exclusif des affaires forestières et de surveillance des forêts du roi.

Originales furent également ces forêts. En 1673, Louis de Froidour, le commissaire réformateur envoyé par Colbert, écrivait qu’elles n’avaient « produit aucun revenu que celui du glandage [3] »! Il l’avait constaté dès le premier instant de sa visite, indiquant même au roi que les porcs « y sont excellents et que leurs jambons, connus sous le nom de jambon de Bayonne, sont sans contredit les meilleurs du royaume ». Il avait visité la Soule du 29 octobre au 4 novembre 1672, en ne faisant « autre chose que monter et descendre, toute cette contrée étant fort bossue ».

Comme l’indique notre titre, nous ne présenterons que des fragments d’un puzzle aux multiples pièces réparties dans le temps et nous ne nous intéresserons qu’à l’une de ces forêts, la plus grande (1 560 arpents soit 796 ha), Erretzü. Les deux autres forêts appartenant au roi ont la même histoire, seule celle de Mendy en diffère. La carte indique les emplacements de ces forêts.

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<p>Emplacements des forêts royales de la Soule. Sous le « T », la capitale de la Soule, Mauléon-Licharre. E : Erretzü, L : Lambarre, M : Mendy, T : Tibarenne.</p>
Crédit photo :

Une forêt grevée de droits d’usages au pâturage, au soutrage et au bois mort

Dans les forêts royales, « tous les habitants du Pays de Soule avaient droit d’y faire pâturer leurs bestiaux et d’y couper la fougère pour la fumure des terres comme aussi d’y prendre, pour leur usage, le bois mort abattu et traînant à terre sauf pendant le temps vété [4]ou défendu, qui est depuis la Saint-Michel jusqu’au jour de Noël pendant lequel lesdits usages sont prohibés ». Prohibés sauf pour ceux qui avaient loué le droit de glandage en remportant les adjudications organisées par la gruerie : de fait, les forêts étaient pâturées durant toute l’année.

En 1672, l’arpenteur François Rey qui accompagnait Froidour mesurait et cartographiait les forêts royales de la Soule. Les originaux de ces plans ne nous sont pas connus mais une copie (simplifiée) figure dans une des éditions - celle de 1769 - du procès-verbal de visite.

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<p>Plan de la forêt royale d’Erretzü levé en 1672 (Source : arch. com. Pau-Béarn EE 2304).</p>
Crédit photo :

La légende dit déjà tout de l’état de cette forêt dont Rey précise : « la forêt royale d’Erretzü est plantée au levant et septentrion en hêtres et au midi et couchant en chênes, le tout de vieille haute futaie de deux, trois et quatre cents ans, clairsemée et sur le retour ».

Les recettes de la forêt d’Erretzü

Chaque année, la gruerie de Licharre éditait un « ordinaire », état récapitulant les recettes réalisées dans les forêts royales lors des ventes de l’exercice. Pour Licharre, ne sont connus que ceux de huit années de 1757 à 1783, soit un siècle après la visite de Froidour Examinons celui de 1763.

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<p>L’ordinaire de 1763 résume le résultat de l’adjudication des glandages des forêts royales de la Soule (Arch. dép. Lot-et-Garonne, 161 J).</p>
Crédit photo :

Comme attendu, aucun des ordinaires connus n’a porté de recettes liées à une vente d’arbres. Les forêts royales ne servaient que de parcours pour le pâturage et, à l’automne, de vergers produisant glands ou faînes. C’était uniquement pour cette période que le glandage était mis en adjudication. Le revenu était minime et le constat qui fut fait en 1789 par la Cour de Licharre était clair : « le roi n’en retire rien vu que les gages des gardes en absorbent le revenu [5] ». Les deux taxes qui majoraient le prix de l’enchère ne couvraient même pas non plus ce pour quoi elles avaient été instaurées, payer la vacation – en sus des gages du personnel – du bureau des enchères. Pour la mettre en œuvre, le grand maître établissait un état des « taxations ». Pour l’adjudication d’octobre 1763, pour toutes les forêts royales de Soule, les taxes se montaient à 25 livres, les taxations à 27 livres !

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<p>Les taxations dues pour les vacations des personnels de la gruerie de Licharre pour les adjudications des glandages des forêts royales de la Soule en 1763 (Arch. dép. Lot-et-Garonne, 161 J).</p>
Crédit photo :

Une forêt disparue avant la Révolution

Si, en 1763, les recettes du glandage étaient si faibles, c’est que, tout simplement il restait de moins en moins d’arbres dans des « forêts » en train de se transformer en landes à fougère aigle. Les recettes du glandage illustrent bien cette dégradation : à Erretzü, de 1757 à 1783, elles passèrent de 170 à 78 livres. Surtout, nous disposons de l’exact équivalent du compte rendu de 1672 cité plus haut. Il a été rédigé en 1790 par le maître particulier des Eaux et Forêts de la maîtrise de Pau. À 118 ans de distance, le constat est clair et net : « elle est ruinée en entier par les délits en tout genre et par l’exercice des usages accordés. Elle ne forme plus depuis longtemps qu’un tènement vague, parsemé çà et là de quelques arbres déshonorés et abroutis ».

« Ruinée » ou « dévastée », encore quelque peu boisée au milieu du xviie siècle, les arbres d’Erretzû avaient totalement disparu avant la fin du xviiie. Ce constat n’est pas seulement celui des Eaux et Forêts mais celui de la communauté voisine de Tardets qui, en 1789, parlait de « terrains qualifiés “forêts” et qui ne sont que landes et des pâturages [6] ». Cette disparition de l’état boisé était déjà annoncée du temps de Froidour : elle était alors constituée d’arbres âgés (100 ans au moins), voire très âgés (400 ans) et pâturée toute l’année ce qui ne permettait aucun renouvellement : il est facile - mais lent - de faire disparaître une forêt dont la régénération est constamment détruite.

Épilogue

Nous avouons ne pas savoir comment la propriété d’un bien royal, à l’officiel statut de forêt, a pu, au moment de la Révolution, être transférée vers celle des deux communes voisines. Nous n’appuierons sur le bouton « retour en 2022 » de notre machine à remonter le temps que pour observer ce qu’est devenue la forêt d’Erretzü, une vaste fougeraie toujours pâturée. Le bel itinéraire pédestre qui atteint son sommet ne permet pas de croiser le fantôme de son ancien propriétaire, le roi de France, évaporé dans les brumes de la Soule.

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<p>L’ancienne forêt royale d’Erretzü est aujourd’hui une immense fougeraie (Fond : Géoportail).</p>
Crédit photo :

[1] L’orthographe du nom des forêts varie beaucoup suivant les documents ; nous utiliserons toujours les toponymes actuellement employés sur les cartes de l’IGN, même dans les citations où ils sont écrits autrement.

[2] Arch. nat, Q 1 956.

[3]Toutes les citations sans source spécifique proviennent du Procès-verbal de la réformation des forêts de Soule ; il a été édité par les états de Soule en 1730 puis en 1769. Glandage a comme équivalent panage ou paisson.

[4] Du latin vetatum (défendu) dont les Gascons ont tiré le toponyme « bédat ». Froidour traduit.

[5] Cité par Larrieu (1891).

[6] Cette citation et toutes celles du chapitre suivant sont issues de Larrieu (1891).

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